24 novembre 2007
Maurice Béjart
Maurice Béjart
Le soir, la note, où j’ai cité quelques ouvrages que j’étais en train de relire, j’ai rajouté au dernier moment la biographie de Maurice Béjart (coll. La Cité, Lausanne) dans laquelle je m’étais replongée ; j’y cherchais le récit de sa représentation à L’Odeion d’ Athènes juste au-dessous du Parthénon, un ballet sur Prométhée, éblouissant. Le choc était fort de voir ce danseur au centre de la skèné, d’entendre le texte se déployer, et, en tournant un peu la tête, d’apercevoir sous la lune brillante une partie du Parthénon. Il y avait foule. l'air était délicieusement tiède. Cet homme, face au public, avait une présence extraordinaire. Et son audace était grande d’apporter (d’importer) sa chorégraphie sur la terre de nos grandes légendes originaires (matricielles). J’entends encore le mot " Zeus " (dont la prononciation peu orthodoxe avait heurté des critiques un peu coincés ! mais qui peut se vanter de restituer la prononciation exacte du grec ancien ? serait- elle comprise par un Grec fût-il de l’époque de l’Athènes classique ? qui ressusciterait pour dire : j’ai compris !
Querelles d’écoles ! querelles mesquines ! comme celles qui empêchèrent toujours les autorités politiques culturelles de donner à Béjart en France la direction d’un théâtre qu’il méritait amplement. Vouloir êtres compris du peuple ? péché capital ! ne pas se conformer à une tradition toute puissante, aux privilèges de la virtuosité et de la difficulté techniques, au raffinement et à l’élégance extrême et souvent surannée de la tradition, ou d’une nouveauté accordée à petits pas, les Ballets Russes sont bien loin ! mystères et arcanes qu’ il est bien malaisé d’éclairer, de dissiper ; et cependant Béjart eut ses succès, ses réussites, ses procès, ses scandales, mais il n’eut jamais aucun goût pour le scandale à bon marché.
Dans la presse, je lis: Béjart " vulgarisateur " ou " il eut des ballets " ratés " et le " reconnaissait lui même " :coups de griffes et coups de pattes ! D’autres parlent de ses thèmes parfois " idéalistes et naïfs "…
On sait à quel point les querelles sont dures et assassines dans le monde artistique et littéraire français ; la méchanceté, la jalousie les crocs en jambes (parfois au sens littéral) sont monnaie courante. Il y a peu encore la critique assassinait allégrement un écrivain sous prétexte qu’il ne parlait que de lui. A ce compte là toute la littérature est par terre. On lut aussi au décès d’une personnalité du monde littéraire très douée et aussi redoutée car peu " facile " qu’elle était saoule à la même heure tous les jours. Il n’est pas de coups bas et sans vergogne ,j'eus honte pour la critique qui l'assommait de la sorte. On tue à bout portant même les morts.
Bref il eut, quand même, ses Ballets à Bruxelles, puis à Lausanne, ses écoles de danse qui durent encore ; ses élèves venaient du monde entier et il eut un public inconditionnel que beaucoup de chorégraphes très doués et inventifs, peut-être plus raffinés lui envient secrètement. On craint sa présence, sa puissance , son énorme culture musicale et philosophique, son audace et son infatigabilité sa production d’une fécondité incroyable, mais peut-être aussi ses choix très (trop visiblement ?) masculins, très érotiquement masculins qu’avec pingrerie on n’ose pas " nommer de son nom "de peur de se compromettre soi-même peut-être?
" Faites l’amour pas la guerre ".
J’ai eu la chance grâce à un jeune ami qui avait été invité à danser dans le Boléro (il lui arrivait de prendre pour les seconds rôles des débutants manifestement doués on disait qu’il pouvait les repérer parfois dans la rue au moment des festivals) d’assister des coulisses à une de ces soirées.
J’étais donc, quasi invisible (en tailleur de velours noir), assise sur un tabouret derrière un portant et j’assistais avec une joie intense au déferlement du ballet, tandis que de l’autre côté de la scène, Béjart, silencieux et immobile, très concentré, presque en face de moi, semblait contempler intérieuirement le déroulement de la chorégraphie. Il arrivait que les danseurs se précipitent en coulisse pour se changer et ils jetaient pèle mêle maillots et serviettes presque sur moi sans me voir et rebondissaient sur le plateau. Petite expérience me dira –t-on ; sans doute. Mais irremplaçable.
J’épouvais une admiration secrète, ainsi qu’une parenté (mais oui, pourquoi pas ?) : être près d’une telle force de la nature et de la création, au cœur du Jeu, de l’espace sacré de la scène que j’ai tant dit dans mes poèmes et vécu à mon échelle, sans doute plus discrète ! mais poussée par une volonté irrésistible de redresser un destin tordu, par une ensemble de circonstances hostiles et malfaisantes, n’est- ce rien ?
Aussi quel choc quand j’ai vu le lendemain sur un bandeau qui passait en boucle dans les euros news " Maurice, 80 ,died, Maurice Béjart died…. " Simple coïncidence, je ne le savais pas malade mais je lui ai ainsi rendu, instinctivement peut-être un modeste hommage personnel . La nuit suivante je fis un rêve je composais un pas de deux avec un danseur plus ou moins invisible et nous discutions de nos mouvements tout en les essayant.
Antoine Livio, auteur du livre dont j’ai parlé plus haut, (il faut le lire malgré son ancienneté (1969), tant il est riche précis mordant et juste et tant il prend sur le vif cette période, de la jeunesse à un précoce maturité). Ici je ne peux que tenter de rouvrir une voie vers lui et son œuvre) a noté quelques réflexions d’un de ses carnets :
" Il fallait un calculateur ce fut un danseur qui l’obtint " (le poste de ministre des finances !), Zadig, Voltaire.
Geneviève Pastre©
22:05 Publié dans Arts | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



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